IFPRI: Recapitulatif 2020 n55, Octobre 1998
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French 2020 Brief

Récapitulatif 2020 n55

Vision 2020 pour l'alimentation, l'agriculture et l'environment
Octobre 1998

Le Potentiel de l'agro-écologie dans la lutte contre la faim dans le monde en développement

Miguel A. Altieri, Peter Rosset et Lori Ann Thrupp

Selon les arguments avancés par les partisans d'une deuxième révolution verte, il conviendrait que les pays en développement choisissent un modèle agroindustriel appuyé sur des technologies normalisées et une utilisation croissante d'engrais et de pesticides afin d'assurer une production alimentaire supplémentaire pour les populations et les économies en croissance. En revanche, un nombre accru d'agriculteurs, d'ONG et d'analystes proposent que les pays en développement adoptent, en lieu et place de cette démarche à forte intensité de capital et d'intrants, un modèle agroécologique, soulignant la biodiversité, le recyclage de nutriments, la synergie entre les cultures, les animaux, les sols et autres composantes biologiques, ainsi que la régénération et la conservation des ressources.

Selon cette proposition, l'agroécologie, c'est-à-dire une science qui offre les principes écologiques de la conception et de la gestion de systèmes agricoles durables, entretenant les ressources naturelles, présente plusieurs avantages par rapport à la démarche agronomique ou agro-industrielle traditionnelle. Tout d'abord, l'agroécologie repose sur des connaissances agricoles autochtones et des technologies modernes précises afin de gérer la diversité, tout en incorporant les principes et les ressources biologiques dans les systèmes agricoles, pour intensifier la production agricole. Elle constitue, en second lieu, le seul moyen pratique pour remettre en état les sols agricoles, dégradés par les pratiques agricoles traditionnelles. Et troisièmement, elle permet un moyen écologiquement sûr et économiquement faisable, pour les petits agriculteurs, d'intensifier la production dans les zones marginales. Et enfin, l'agroécologie possède le potentiel d'inverser le préjugé négatif, anti-agriculteurs, des stratégies soulignant les intrants achetés par opposition aux moyens en possession des petits agriculteurs, par exemple le faible coût d'opportunité de leur main-d'oeuvre.

ETUDES DE CAS

Il existe des milliers d'exemples de producteurs ruraux qui, en collaboration avec les ONG et d'autre organisations, assurent la promotion de systèmes agricoles hautement productifs tout en permettant la conservation des ressources. Les détracteurs de ces systèmes de production de substitution soulignent davantage les rendements moins élevés par rapport aux systèmes conventionnels plus productifs. Mais, trop souvent, c'est précisément l'accent mis sur le rendement d'une seule culture qui dissimule aux analystes les mesures plus larges de durabilité et la productivité supérieure par unité de superficie obtenue dans les systèmes agroécologiques intégrés, comportant de nombreuses variétés agricoles, des animaux et des arbres. Nous présentons ci-dessous plusieurs exemples de démarches agroécologiques appliquées en Amérique Latine.

Stabilisation des versauts en Amérique Centrale

La plus grande gageure agricole en Amérique Latine a sans doute été la conception de systèmes agricoles pour les versants, systèmes productifs et réducteurs d'érosion. L'organisation World Neighbors a relevé ce défi aux Honduras vers 1985. Le programme a introduit des pratiques de conservation des sols, notamment le drainage et les rigoles de niveau, les barrières herbagères et les murets en pierres, ainsi que les méthodes de fertilisation organique, par exemple l'utilisation du fumier de poulet et les cultures intercalaires de légumes. Le rendement céréalier a triplé et parfois même quadruplé, passant de 400 kg par ha à 1.200 - 1.600 kg. Cette augmentation a assuré aux 1.200 familles prenant part au programme de disposer d'un approvisionnement céréalier plus que suffisant.

Dans la même région, une ONG locale a aidé quelque 300 agriculteurs à procéder à des expériences de construction de terrasses, de couverture des cultures pour étouffer les plantes adventices et d'autres nouvelles techniques de conservation. Plus de la moitié des agriculteurs ont triplé leurs rendements de maïs et de haricots, et bon nombre d'entre eux sont allés au-delà de la production de base et cultivent des légumes pour les marchés locaux.

Plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) en Amérique Centrale encouragent l'utilisation de légumes à titre de fumier vert, source peu onéreuse d'engrais organique. Les agriculteurs du nord des Honduras ont recours aux pois mascates avec d'excellents résultats. Les rendements du maïs sont plus du double de la moyenne nationale, l'érosion et les plantes adventices sont maîtrisées et les coûts de préparation des sols ont baissé. Grâce à des réseaux d'entraide d'agriculteurs bien établis au Nicaragua, plus de 1.000 agriculteurs ont récupéré des sols dégradés du bassin versant de San Juan, en un an, en ayant recours à cette simple technologie. Ces agriculteurs ont diminué l'utilisation d'engrais chimiques de 1.900 à 400 kg par ha, tout en augmentant leurs rendements de 700 à 2.000 kg par ha. Leurs coûts de production sont de 22% environ inférieurs à ceux des agriculteurs qui ont recours aux engrais chimiques et à la monoculture.

L'Agroécologie dans la région des Andes

A la recherche de solutions aux problèmes contemporains de l'agriculture en haute altitude, les ONG au Pérou ont étudié les technologies pré-colombiennes. Un exemple fascinant reste la renaissance d'un système ingénieux de champs surélevés, entourés de tranchées remplies d'eau, employé il y a quelque 3.000 ans dans les Andes péruviennes. Ces waru-waru étaient en mesure de produire des récoltes surabondantes en dépit des inondations, des sécheresses et des gelées destructrices courantes à quelque 4.000 m d'altitude.

En 1984, plusieurs ONG et organismes d'Etat ont aidé les agriculteurs locaux de Puno à reconstruire ces systèmes anciens. La conjugaison de plate-bandes surélevées et de canaux modère la température des sols, ce qui proroge la saison de croissance et aboutit à une productivité supérieure des waru-waru par rapport aux sols des pampas cultivés aux engrais chimiques ordinaires. Dans la région de Huatta, les waru-waru ont produit des rendements de pommes de terre de 8 à 14 tonnes/ha, résultats positifs par rapport à la moyenne nationale de 1 à 4 tonnes/a.

Dès 1983, une ONG et plusieurs communautés agricoles à Cajamarca ont planté plus de 550.000 arbres et reconstruit plus de 850 hectares de terrasses et 173 ha de canaux de drainage et d'infiltration, sur 10 ans. Près de la moitié de la population de la région, soit 1.247 familles, cultivent des sols avec des mesures de conservation. Pour ces habitants, les rendements de pommes de terre sont passés de 5 à 8 tonnes et les rendements de truffette acide (rumette petite-oseille) sont passés de 3 à 8 tonnes/ha. Une production agricole accrue, l'élevage du bétail d'embouche et de lamas pour leur laine, ont permis l'augmentation des revenus familiaux d'une moyenne de 108 dollars par an en 1983 à plus de 500 dollars par an.

Plusieurs ONG et organismes publics de la vallée de Colca au sud du Pérou ont parrainé la reconstruction des terrasses en offrant aux agriculteurs des prêts à faible taux d'intérêt ou des semences et autres intrants afin de restaurer les terrasses abandonnées. En première année, les rendements de pommes de terre, de maïs et d'orge ont présenté une augmentation de 43 à 65% par rapport aux rendements sur les terrains en pente. Un légume autochtone a servi de culture connexe ou de rotation sur les terrasses afin d'assurer la fixation d'azote, réduisant ainsi au minimum les besoins en engrais et augmentant la production. Selon les études effectuées en Bolivie, où des légumes autochtones ont servi de cultures d'assolement, alors que les champs de pommes de terre traités aux engrais chimiques et préparés mécaniquement offrent des rendements supérieurs, leurs coûts énergétiques sont plus élevés et les avantages économiques nets sont inférieurs par rapport au système agroécologique (consulter tableau). Selon les enquêtes, les agriculteurs préfèrent ce système de substitution car il valorise l'utilisation de ressources précieuses, de la main-d'oeuvre et du capital disponible, tout en étant accessible aux producteurs même les plus pauvres.

Systèmes de production intégrés

Un certain nombre d'ONG encouragent les exploitations agricoles diversifiées, où chaque composante du système agricole renforce biologiquement les autres composantes, par exemple les déchets d'une composante deviennent les intrants d'une autre. Depuis 1980, une ONG aide les agriculteurs du centre-sud chilien à se donner l'auto-suffisance alimentaire toute l'année tout en rétablissant la capacité productive de leurs sols. De petits systèmes agricoles, modèles, composés de polycultures et de séquences d'assolement de cultures fourragères et vivrières, d'arbres forestiers et fruitiers, et d'animaux, ont été mis sur pied. Les composantes sont choisies selon leur contribution nutritionnelle aux assolements ultérieurs, leur adaptabilité aux conditions agroclimatiques locales, les schémas de consommation des agriculteurs et les possibilités du marché.

La fertilité des sols de ces exploitations agricoles s'est améliorée, sans s'accompagner de problèmes phytosanitaires ou parasitaires graves. Les arbres fruitiers et les cultures fourragères produisent des rendements supérieurs à la moyenne, la production d'oeufs et de lait surpasse et de loin celle des fermes conventionnelles à forte intensité d'intrants. Selon une analyse nutritionnelle du système, ce dernier produit, pour une famille-type, un excédent de 250% de protéines, 80 et 550% d'excédent de vitamine A et C, respectivement, et 330% de calcium. Si l'on vendait l'intégralité de la production agricole à des prix de gros, chaque famille produirait un revenu mensuel net 1,5 fois supérieur au smig chilien, tout en ne consacrant que quelques heures par semaine à l'exploitation agricole. Les heures ainsi libérées servent aux agriculteurs à d'autres activités rémunératrices, hors exploitation agricole. Une ONG cubaine a récemment épaulé la création d'un certain nombre de systèmes agricoles intégrés dans les coopératives de la province de la Havane. Plusieurs polycultures, par exemple de cassave-haricots-maïs, ou cassave-tomate-maïs et pomme de terre douce-maïs ont été mises à l'essai dans les coopératives. La productivité de ces polycultures sont 1,45 à 2,82 fois supérieures à celle des monocultures. L'utilisation de fumier vert a garanti une production de courge équivalant à celle que l'on obtiendrait en appliquant 175 kg d'urée par hectare. En outre, ces légumes ont amélioré les caractéristiques physiques et chimiques des sols et mis fin, efficacement, aux cycles d'infestations phyto-parasitaires.

CONCLUSIONS

Les exemples récapitulés ci-dessus constituent un petit échantillon des milliers d'expériences couronnées de succès en matière d'agriculture durable, mises en oeuvre au niveau local. Selon les données relevées, au fil du temps les systèmes agroécologiques présentent des niveaux plus stables de production totale par unité de superficie que les systèmes à forte intensité d'intrants. Ils produisent des taux de rendement économiquement favorables, un rendement de main-d'oeuvre et d'autres intrants suffisant à assurer des moyens d'existence acceptables pour les petits agriculteurs et leurs familles, tout en assurant la protection des sols, en outre de la conservation et de la valorisation de l'agrobiodiversité.

En présence de preuves et d'une sensibilisation certaine quant aux avantages de l'agroécologie, comment se fait-il qu'elle n'ait pas progressé plus rapidement, et comment peut-on la multiplier et assurer son adoption plus large ? A l'évidence les intentions technologiques ou écologiques ne suffisent pas. Il convient d'opérer de profondes modifications des politiques, des institution. La recherche et le développement doivent s'assurer de l'adoption d'options agroécologiques de substitution, rendues équitablement et largement accessibles, et multipliées afin que leur avantage intégral en faveur d'une sécurité alimentaire durable puisse se réaliser. Les subventions actuelles et les incitations stratégiques en faveur des démarches chimiques conventionnelles devront être éliminées ; les structures institutionnelles, les partenariats et les méthodes éducatives devront changer afin de permettre à la démarche agroécologique de se développer. En outre, il conviendra d'incorporer des méthodes participatives de développement technologique, conviviales pour les agriculteurs. La gageure consiste à augmenter les investissements et la recherche agroécologiques, tout en amplifiant les projets d'ores et déjà couronnés de succès, produisant ainsi une incidence positive sur les revenus, la sécurité alimentaire et le bien-être environnemental de la population mondiale, notamment les millions d'agriculteurs pauvres que la technologie agricole moderne restés loin de la technologie agricole moderne.

Pour plus de renseignements, consulter Miguel Altieri AThe Science of Sustainable Agriculture@ (La Science de l'agriculture durable), Westview Press, 1996 ; Lori Ann Thrupp, ANew Partnerships in Sustainable Agriculture@(Nouveaux partenariats de l'agriculture durable), World Resources Institute, 1997 et Francis Moore Lappé, Joseph Collins et Peter Rosset, avec Luiz Esparza, AWorld Hunger: Twelve Myths@(La Faim dans le monde : douze mythes), Grove Press/Food First, 1998.

Miguel A. Altieri est professeur adjoint au département de sciences, politique et gestion de l'environnement à l'université de Californie, antenne de Berkeley. Peter Rosset est directeur exécutif de Food First/The Institute for Food and Development Policy à Oakland (Californie). Lori Ann Thrupp est directeur du service Agriculture durable du World Resources Institute à Washington (D.C.).

Vision 2020 pour l'alimentation, l'agriculture et l'environnement est une initiative de l'International Food Policy Research Institute (IFPRI - Institut international de recherche sur les politiques alimentaires) destinée à élaborer une dessein collectif et un consensus d'action pour cerner les moyens permettant de remplir les besoins alimentaires mondiaux futurs, tout en atténuant la pauvreté et en protégeant l'environnement. Dans le cadre de l'Initiative Vision 2020, l'IFPRI associe diverses écoles de pensée sur ces questions, pour donner lieu à des recherches et dégager des recommandations. Les Récapitulatifs 2020 présentent des informations sur divers éléments de ces thèmes


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