L'Aide à l'agriculture des pays en développement:
Investir dans la réduction de la pauvreté et de nouvelles possibilités d'exportation
Per Pinstrup-Andersen et Marc J. Cohen
Les répercussions de la crise économique en Asie se poursuivent dans le monde entier, faisant la démonstration de l'importance cruciale des pays en développement dans les échanges commerciaux mondiaux. Dès mai 1998, les exportations américaines vers l'Asie avaient chuté de près de 21%, passant du niveau avant la crise de 18,5 milliards de dollars par an à 14,7 milliards. Les exportations agricoles américaines vers l'Asie chuteraient, selon les prévisions, de 15% au cours de l'exercice budgétaire de 1998. La demande asthénique asiatique, pour 1998, réduira également l'excédent commercial de l'Union européenne de quelque 1000 milliards de dollars et entraînera des pertes commerciales équivalant à 2% du P.N.B. en Australie. Ainsi, le bien-être économique asiatique a une incidence sur les revenus des exportations et l'emploi des pays industrialisés.
L'on sait aujourd'hui, même si c'est contre-intuitif, qu'une croissance agricole d'ensemble dans les pays en développement, donne un coup de fouet à leurs importations agricoles. La croissance économique d'ensemble d'antan pilotée par l'agriculture, en Asie, par exemple, a élargi les possibilités commerciales saisies principalement par les pays dont la croissance était appuyée sur l'aide. L'Afrique offre des possibilités analogues mais qui ne sont pas encore réalisées. L'assistance agricole, qu'elle soit en Afrique, en Asie ou en Amérique Latine, peut mener à une augmentation des exportations des pays bailleurs de fonds. L'appui à l'agriculture sur une petite échelle contribue également à l'accomplissement du but principal de l'aide : atténuer la pauvreté. Mais l'aide à l'agriculture des pays en développement chute à pic depuis 10 ou 15 ans. Le renversement de cette tendance serait à l'avantage des pays tant en développement que développés.
L'AIDE À L'AGRICULTURE RELÈVE LES IMPORTATIONS ET DIMINUE LA PAUVRETÉ
L'aide à la productivité agricole des pays en développement reste prometteuse d'avantages pour les bailleurs de fonds. Chaque augmentation d'un dollar, en moyenne, du rendement agricole d'un pays en développement, entraîne 73 cents de nouvelles importations, dont 17 cents agricoles et 7 d'importations céréalières. En outre, chaque dollar d'aide investit dans la recherche agricole internationale signifie 29 cents supplémentaires d'importations des pays en développement, dont 7 cents d'importations agricoles et 3 d'importations céréalières.
L'expérience de la Corée du Sud reste un bon exemple du lien existant entre l'aide agricole et les importations agricoles. Des années 50 à 1980, la Corée du Sud a été le principal bénéficiaire de l'aide américaine, notamment d'une assistance agricole considérable. Aujourd'hui, ce pays ne reçoit aucune aide des Etats-Unis et il est le cinquième marché mondial des exportations agricoles américaines. De la même manière, dans les années 70, selon les récriminations de certains groupements agricoles américains l'aide agricole des Etats-Unis faisait du Brésil un concurrent sur les marchés mondiaux. Mais dès 1997, le Brésil importait 500 millions de dollars de produits agricoles américains.
Le développement agricole réduit également la pauvreté. Dans les pays les plus pauvres, l>agriculture assure l'existence de 69% de la main-d'oeuvre et de 76% des femmes possédant une activité économique. Et elle représente en moyenne la moitié du P.N.B.. Soixante-dix pour cent des Africains pauvres vivent dans les zones rurales. L'agriculture est donc, pour ces raisons, le secteur le plus viable d'entraînement de la croissance économique, dans les pays à faible revenu. En Afrique, chaque dollar supplémentaire des recettes agricoles vient ajouter deux à trois dollars à l'ensemble de l'économie car au fur et à mesure où les agriculteurs produisent davantage, leur demande de biens et de services augmente, ce qui stimule l'emploi et les revenus des autres secteurs. La production agricole nationale n'est en général pas en mesure de suivre le rythme, et donc les importations augmentent.
Lorsque les économiquement faibles produisent de plus hauts revenus, leurs régimes alimentaires changent, passant de la cassave, maïs et riz au blé, viande, lait et aliments préparés et transformés. Certains de ces denrées, notamment le blé, sont difficiles à produire dans de nombreux pays en développement, et la demande en viande entraîne souvent à la hausse les importations fourragères.
Les exportations des pays industrialisés vers les pays de revenus faibles et moyens ont plus que triplé entre `985 et 1996, et les exportations agricoles ont plus que doublé (cf. tableau). Les exportations des pays industrialisés vers les pays aux revenus faibles et moyens ont augmenté de 10,3% par an de 1986 à 1996, alors que leurs exportations vers d'autres pays industrialisés ont augmenté de 8% uniquement pas an. En 1997, les industrialisés ont expédié 30% de toutes les exportations vers les pays en développement, par rapport à 23% en 1990. En 1996, Union européenne a vendu 22% de ses exportations aux pays en développement, y compris 2,5 milliards d'écus (soit 3,1 milliards de dollars) en produits agricoles aux pays de faibles revenus (Afrique, Caraïbe et Pacifique). Aujourd'hui, plus de 40% des exportations américaines vont aux pays en développement. Près de 50% des exportations agricoles des Etats-Unis vont aux pays en développement, principalement en Asie. La croissance rapide ininterrompue des exportations agricoles des Etats-Unis et autres pays industrialisés, vers les pays en développement, exigera une reprise rapide à la suite de la crise asiatique et une croissance économique plus rapide en Afrique.
De 1993 à 2020, 84% de la croissance céréalière mondiale amplifiée proviendra sans doute des pays en développement, dont les importations céréalières nettes seront plus du double de ce qu'elles sont, en raison de la croissance démographique et de la des revenus.
DIMINUTION DE L'AIDE
L'argument appuyant la priorité à l'agriculture en matière d'aide est incontournable. Toutefois, l'aide agricole a chuté en flèche de près de 50% en termes réels entre 1986 à 1996. Le total de l'aide au développement a chuté de près de 15% entre 1991 et 1996 (consulter graphique). En 1997, l'aide provenant des membres du comité d'assistance au développement de l'OCDE (les bailleurs de fonds fournissant 95% de l'ensemble de l'assistance) a atteint 0,22% de leur P.N.B. collectif, c'est-à-dire le plus faible niveau jamais atteint. Le chiffre pour les Etats-Unis est de 0,08%. Seuls 4 bailleurs de fonds sur 21 (Danemark, Pays Bas, Norvège et Suède) remplissent ou surpassent la cible de 0,7% de leur P.N.B., fixée par les Nations Unies. La plus grande partie de cette chute découle d'une réduction de l'aide des sept pays les plus nantis, l'aide provenant des autres bailleurs de fonds est restée stable.
Les flux de capital privé vers les pays à revenu faible ou moyen ont augmenté au total de près de 400% de 190 à 1996, mais la plus grande partie des fonds ont été distribués à des pays de revenus moyens. L'Agriculture dans les pays à faible revenu a attiré peu d'investissements étrangers.
Ce lugubre tableau comporte des points positifs. Plusieurs bailleurs de fonds ont augmenté sensiblement leur appui au développement agricole en 1997. Pour l'USAIT, le renforcement de l'agriculture est devenu un but stratégique et ses investissements sont aujourd'hui accrus dans l'agriculture. Le Danemark relèvera la part de son aide allant à l'agriculture qui passera de 6 à 20% au cours des prochaines années.
INVESTISSEMENT PUBLIC ET POLITIQUES D'APPUI NÉCESSAIRES DANS LES PAYS EN DÉVELOPPEMENT
L'aide remplirait des fonctions catalytiques dans la croissance pilotée par l'agriculture, mais sa responsabilité incombe principalement aux gouvernements des pays en développement. Il leur faut créer et entretenir une infrastructure rurale, animer l'accès des petits agriculteurs aux intrants et au crédit, investir dans la recherche agricole, l'éducation de base, les soins de santé primaires et la nutrition, tout en offrant des incitations pour protéger les ressources naturelles. Le somment mondial pour l'alimentation, en 1996, a vivement invité les bailleurs de fonds et les gouvernements des pays en développement à augmenter leur investissement dans la production alimentaire.
Mais dans les années 90, de nombreux pays en développement ont effectué des coupes sombres dans les dépenses publiques pour l'agriculture, parallèlement aux recommandations pressantes des bailleurs de fonds relatives à la diminution de la fonction publique. De 1990 à 1996, l'agriculture connaît une croissance inférieure à 3% par an dans les pays de faible revenu (à l'exclusion de la Chine et de l'Inde) et de 2% en Afrique, croissance insuffisante pour accompagner celle de la démographie mondiale. En 1997, la production des denrées alimentaires de base par habitant a légèrement augmenté à l'échelon mondial et a chuté en termes réels dans les pays de faible revenu, importateurs alimentaires nets.
Il existe toutefois des signes encourageants, notamment en Afrique. La paix est rétablie dans plusieurs pays ravagés par la guerre. Plusieurs nations ont établi des gouvernements démocratiques et transparents. Certains pouvoirs publics ont fait de l'alimentation et de l'agriculture leur priorité primordiale. L'agriculture et les économies dans l'ensemble ont progressé depuis 1995. Les marchés ouverts ont remplacé les monopoles céréaliers inefficients, parfois corrompus, des pouvoirs publics. Le Ghana a doublé sa production de maïs de 1986 à 1996, celle du Nigéria de 50% entre 1990 et 1996. Depuis la fin du conflit civil au Mozambique en 1992, la production agricole a augmenté de 50%. A partir de 1988, l'Ouganda a doublé ou triplé la production de ses principales cultures, bien que la production alimentaire par habitant reste en-dessous du niveau de 1971.
CONCLUSION
Le maintien de ces réussites et leur extension aux autres pays pauvres exigeront que les bailleurs de fonds et les gouvernements des pays en développement révisent leurs politiques actuelles. S'ils sont en mesure de se doter de la volonté politique et des ressources tangibles pour appuyer le développement de l'agriculture, les pays en développement et les pays industrialisés obtiendront des résultats.
Per Pinstrup-Andersen est directeur général de l'IFPRI, et Marc Cohen assistant spécial de ce dernier.
Vision 2020 pour l'alimentation, l'agriculture et l'environnement est une initiative de l'International Food Policy Research Institute (IFPRI - Institut international de recherche sur les politiques alimentaires) destinée à élaborer une dessein collectif et un consensus d'action pour cerner les moyens permettant de remplir les besoins alimentaires mondiaux futurs, tout en atténuant la pauvreté et en protégeant l'environnement. Dans le cadre de l'Initiative Vision 2020, l'IFPRI associe diverses écoles de pensée sur ces questions, pour donner lieu à des recherches et dégager des recommandations. Les Récapitulatifs 2020 présentent des informations sur divers éléments de ces thèmes
Version française publiée avec l'appui du Centre technique de coopération agricole et rurale ACP-UE.