Combiner les Intrants Internes et Externes pour une Intensification Durable de l'AgricultureRuerd Ruben et David R.LeeDroits d'auteur © 2000 International Food Policy Research Institute. Tous droits réservés. Dans le monde entier, les agriculteurs et les organisations de développement local utilisent et encouragent de nombreuses de technologies afin d'augmenter la production alimentaire mais le coût élevé des engrais chimiques et autres produits chimiques force les agriculteurs à utiliser des ressources disponibles localement au lieu d'intrants produits à l'extérieur. L'agriculture reposant sur un niveau peu élevé d'intrants extérieurs (LEIA) s'est rapidement imposée comme une alternative stimulante ou, plus fréquemment, comme un complément aux technologies de la Révolution Verte (voir Récapitulatif Vision 2020 N°. 55) et elle s'est propagée dans différentes parties du globe. L'agriculture selon la technologie LEIA repose sur l'utilisation de plantes de couverture, du fumier et l'amélioration des jachères pour préserver l'humus des sols, la prévention de l'érosion des sols par des terrasses, des coupe-vent, ou des haies, et des méthodes de culture telles que la culture en courbes de niveau, le labour minimum, et le contrôle intégré des pestes (IPM), technologies qui augmentent la qualité de l'environnement tout en contribuant à la sécurité alimentaire des ménages. L'élément commun à toutes ces pratiques est que le fermier s'abstient souvent d'utiliser des produits chimiques et autres intrants extérieurs à l'exploitation et développe à la place des systèmes intégrés de culture et d'élevage, y compris des systèmes basés sur l'agroforesterie, qui permettent d'améliorer le recyclage des nutriments et la protection phytosanitaire biologique Le but de la recherche, des politiques, et de la vulgarisation devrait être d'aider les fermiers qui utilisent les méthodes LEIA à parvenir à une " intensification durable ", c'est à dire une augmentation simultanée, à court terme, des rendements de la terre et du travail et, à long terme, une préservation de l'équilibre des nutriments des sols. Malgré de larges efforts de la part des organisations gouvernementales et non-gouvernementales et des projets de développement locaux pour encourager l'adoption des systèmes LEIA, ceux-ci n'ont souvent été adoptés que par les fermiers qui bénéficient d'une aide technique ou financière directe. Sans ces aides, les pratiques LEIA sont souvent très vite abandonnées, indiquant ainsi que leur rentabilité n'apparaît pas clairement aux fermiers. Pour augmenter le taux d'acceptation de cette technologie, trois problèmes doivent être résolus: En premier lieu, au lieu de percevoir LEIA comme une panacée universelle, ses promoteurs devraient reconnaître que LEIA est tout d'abord une solution attrayante pour les ménages dont les fermes sont de petite taille ou moyenne, situées dans des régions isolées et ayant un accès limité au marché du travail. Deuxièmement, les intrants chimiques et biologiques ne sont pas mutuellement exclusifs : la productivité du travail peut augmenter de manière significative en combinant les intrants internes au ménage avec des intrants externes soigneusement utilisés. Troisièmement, l'adoption de ces systèmes d'intrants externes/internes mixtes dépend énormément des politiques agraires qui permettent aux fermiers d'investir leurs ressources dans de meilleurs systèmes agraires intégrés.
DES FERMIERS DIFFÉRENTS, DES BESOINS DIFFÉRENTS Dans le cas du maïs (cultivé en rotation avec du haricot velours), les performances économiques des systèmes basés sur de bas niveaux d'intrants externes ont été positives en terme des rendements de la terre mais les systèmes qui utilisent des engrais chimiques ou les systèmes de jachère traditionnelle résultent en des rendements du travail bien plus élevés (pour un de ces cas, voir tableau ). Par conséquent, les petits fermiers qui travaillent hors de leur ferme répugnent souvent à réduire les engrais, alors que sur les fermes plus grandes, les fermiers sont capables de maintenir des rendements acceptables tout en conservant un degré de dépendance très bas envers les intrants externes et le travail. Malgré ces limitations, les cultures de couverture telles que le haricot velours, ont prouvé qu'ils pouvaient constituer des compléments utiles aux engrais chimiques pour les ménages dont le revenu provient essentiellement de la combinaison maïs-haricot. Ces dernières années, cependant, de nombreux fermiers ont abandonné ce système de culture. Le haricot velours est parfois moins efficace dans les zones montagneuses à cause du déficit en phosphore des sols. Dans les zones côtières, l'infestation des mauvaises herbes exacerbée par des conditions climatiques irrégulières a provoqué une augmentation de la demande de travail et d'herbicides. Les changements de politiques foncières ont désavantagé les petits fermiers par rapport aux gros. De nombreux producteurs n'ont aucun accès, ou un accès limité à l'assistance technique qui pourrait les aider à résoudre ces problèmes. Le déclin des prix des produits alimentaires a aussi contribué à rendre la culture du maïs moins attrayante que d'autres alternatives telles que l'élevage bovin.
INTRANTS INTERNES ET EXTERNES Dans les montagnes du Kenya, les producteurs de légumes ont été encouragés à intensifier leur production en construisant des dépôts pour les déchets organiques et en produisant de l'engrais vert. Comme la décomposition des matières organiques prend du temps, des applications d'engrais chimiques graduellement réduites produisent le meilleur résultat. En pratique, les fermiers hésitent à totalement abandonner les intrants commerciaux, ce qui est compréhensif car les intrants externes permettent de préparer la terre, la semer et mener d'autres activités agricoles à temps, ils réduisent le besoin en main d'œuvre pendant les périodes critiques et permettent de produire des produits agricoles commercialement plus attrayants. Des complémentarités existent aussi au sein du programme IPM pour le plantain à Zanzibar, en Tanzanie. Ce programme considère que l'amélioration des applications de nutriments est un outil majeur pour le contrôle phytosanitaire. Les fermiers qui utilisent de petites quantités d'engrais chimique subissent moins de pertes causées par la concurrence pour la lumière et les nutriments ou les infestations. Sans application d'engrais chimiques, les maladies pénètrent facilement dans les champs. À l'inverse, les fermiers qui utilisent de hautes doses d'engrais chimiques voient leurs rendements menacés par l'infestation des mauvaises herbes.
POLITIQUES AGRAIRES Les fermiers d'Afrique de l'Ouest pourraient améliorer leurs récoltes de céréales et de coton de 20 à 40% s'ils substituaient les engrais importés par du phosphate disponible localement. Les coûts de transport sont cependant trop élevés pour que cet investissement soit rentable pour des petits fermiers. Il se peut que l'accès limité au crédit constitue aussi un obstacle. L'hésitation des fermiers à utiliser ces phosphates est aussi due aux bas prix des produits agricoles. Comme les phosphates améliorent l'efficacité du nitrogène, seuls les fermiers qui ont déjà accès aux engrais sont susceptibles d'en bénéficier. Des politiques qui augmenteraient la disponibilité des phosphates et des engrais ainsi que l'accès au crédit encourageraient l'adoption de LEIA et provoqueraient une augmentation importante des rendements. En Asie du Sud et dans la partie orientale de Java, les fermiers substituent partiellement, mais de manière croissante, les engrais chimiques par les bouses de vache ou l'agroforesterie. Bien que ces pratiques donnent des rendements légèrement inférieurs qu'auparavant, la réduction du coût des intrants rend les rendements du travail acceptables. L'adoption de LEIA par les petits fermiers locataires se heurte à de gros problèmes. L'utilisation de sources de nutriments alternatives exige qu'une partie des terres arables soit " sacrifiée " comme pâturage ou pour des projets de foresterie, mais les locataires n'ont aucune assurance qu'ils auront accès à ces terres dans le futur. Des changements de régimes fonciers qui assureraient un accès à long terme favoriseraient à la fois l'adoption de la technologie et la sécurité alimentaire.
CONCLUSIONS Une des obstacles fondamentaux à l'adoption de systèmes de production où la dépendance par rapport aux intrants externes est minimale est leur rentabilité économique. Celle-ci doit être au moins comparable à celle obtenue avec les pratiques conventionnelles et le revenu du travail hors de l'exploitation agricole. Même lorsque les bénéfices excèdent les coûts, les fermiers doivent tenir compte les coûts d'opportunité des ressources de l'exploitation. Les besoins en travail élevés liés aux pratiques LEIA peuvent réduire la productivité du travail, et les contraintes de main d'œuvre familiale peuvent en entraver l'adoption. Une dépendance accrue envers des intrants commerciaux peut-être un moyen préférable pour préserver le revenu et améliorer la sécurité alimentaire. En dernier lieu, l'expérimentation avec les différentes pratiques et leur adoption ne peut être laissé entièrement à l'initiative locale. Non seulement la formation, l'éducation et la vulgarisation, mais aussi les changements de politique et l'appui institutionnel peuvent aider à renforcer l'intérêt des producteurs pour LEIA. La recherche agricole bien dirigée peut aider à réduire la dépendance envers les intrants externes si elle s'attache à des problèmes déjà identifiés tels que la résistance phytosanitaire, la tolérance à la sécheresse, la salinité des sols, et la fixation du nitrogène. Des prix agricoles stables et suffisamment rémunérateurs sont nécessaires pour que les pratiques LEIA incitent la main d'œuvre familiale à augmenter les rendements en utilisant les intrants à la manière LEIA. Les systèmes de financement ruraux devraient faciliter les emprunts pour l'achat d'intrants et les assurances. Il faudra aussi que les structures foncières soient assurées avant que les fermiers ne s'engagent à investir dans cette technologie. Il est impératif de développer une action concertée dans ces domaines pour s'assurer que les petits fermiers continueront de bénéficier des technologies LEIA. TABLEAU
Ruerd Ruben est professeur associé auprès du département d'économie et de gestion, Université et Centre de Recherche de Wageningen, Pays-Bas (adresse électronique : Ruerd.Ruben@alg.oe.wau.nl), et David R. Lee est professeur d'économie agricole et des ressources naturelles à l'Université de Cornell, Etats-Unis. (adresse électronique : DRL5@cornell.edu).
" Vision 2020 pour l'Alimentation, l'Agriculture et l'Environnement " est une initiative de l'International Food Policy Research Institute (IFPRI-Institut international de recherche sur les politiques alimentaires) destinée à élaborer un dessein collectif et un consensus d'action pour cerner les moyens de répondre aux besoins alimentaires mondiaux futurs, tout en réduisant la pauvreté et en protégeant l'environnement. Dans le cadre de l'Initiative Vision 2020, l'IFPRI associe diverses écoles de pensée sur ces questions, pour donner lieu à des recherches et dégager des recommandations. Les Récapitulatifs 2020 présentent des informations sur divers éléments de ces thèmes.
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