1. La révolution dans le secteur de l’élevageL’agriculture mondiale est aujourd’hui le siège d’une révolution qui a de profondes répercussions sur notre santé, nos moyens de subsistance et notre environnement. L’accroissement de la population, l’urbanisation et la hausse du revenu dans les pays en développement alimentent une augmentation massive de la demande de produits alimentaires d’origine animale dans le monde. Cette demande est le résultat de l’évolution du régime alimentaire de milliards d’individus et pourrait fournir des opportunités d’accroissement du revenu à un grand nombre de pauvres dans les zones rurales. Il n’est pas inapproprié de parler de révolution dans le secteur de l’élevage pour décrire ces événements qui surviendront dans l’agriculture mondiale au cours des 20 prochaines années. Comme dans le cas de la célèbre révolution verte’’, cette expression est une façon simple et commode de résumer une série complexe de processus et d’évènements liés survenant dans les domaines de la production, de la consommation et de la croissance économique. A l’instar de la situation qui a prévalu en ce qui concerne les céréales, les enjeux sont énormes pour les pauvres. Et toujours comme dans le cas de la révolution verte, l’aspect révolutionnaire’’ du phénomène vient de la participation massive des pays en développement à des transformations surtout restées jusque-là l’apanage des seules régions tempérées des pays développés. Cependant, ces deux révolutions diffèrent en un point fondamental: alors que la révolution verte était tirée par l’offre, celle du secteur de l’élevage est animée par la demande. La révolution dans le secteur de l’élevage éprouvera la capacité des systèmes de production et de distribution et exacerbera les problèmes environnementaux et de santé publique. Les gouvernements et le secteur industriel doivent se préparer à cette transformation durable avec des politiques et des investissements à long terme qui permettront de satisfaire la demande de consommation, d’améliorer l’alimentation des populations, de canaliser les opportunités de croissance vers ceux qui en ont le plus besoin et d’alléger les problèmes environnementaux et de santé publique. Les 23% de la population mondiale qui vivent aujourd’hui dans les pays développés consomment par tête trois à quatre fois plus de viande et de poisson et cinq à six fois plus de lait que les habitants des pays en développement1 (Delgado, Courbois et Rosegrant 1998). Cependant, la consommation de produits animaux augmente rapidement dans les pays en développement. Du début des années 70 au milieu des années 90, la consommation de viande de ces pays a progressé de 70 millions de tonnes, alors que celle du monde développé n’a augmenté que de 26 millions de tonnes (tableau 1). En termes de valeur et d’énergie, la hausse de la consommation de viande du monde en développement équivaut à plus de trois fois celle des pays développés. Par ailleurs, la progression de la consommation laitière du monde en développement équivaut à plus de deux fois celle des pays développés, que ce soit en volume, en valeur monétaire ou en calories.
La comparaison des hausses de la consommation de viande, de lait et de poisson d’une part et d’autre part de céréales des pays en développement pour la période 1971–95 est encore plus parlante (tableau 1). Cette période couvre l’époque de la célèbre révolution verte où les innovations en matière de semences et d’engrais dans la production céréalière ont permis un accroissement considérable de la production de blé, de riz et de maïs des pays en développement, augmentant du coup les disponibilités alimentaires et les revenus agricoles. Cette même période a cependant aussi été marquée par une forte augmentation, souvent ignorée, de la consommation des denrées alimentaires d’origine animale dans ces pays. Entre 1971 et 1995, la progression de la consommation de viande, de lait et de poisson de ces pays équivalait en volume aux deux-tiers de la hausse de leur consommation de blé, de riz et de maïs (tableau 1). La révolution verte a fourni beaucoup plus de calories que l’augmentation concomitante de la consommation de viande mais celle-ci valait presque trois fois plus que la hausse de la consommation de céréales aux prix mondiaux constants. Tableau 1Accroissement de la consommation humaine de viande, de lait, de poisson et des principales céréales dans les pays en développement de 1971 à 1995
Notes: Les chiffres calculés représentent les agrégats des variations entre des moyennes de trois ans centrées sur 1971 et 1995. aCalcul basé sur les prix mondiaux de 1990 exprimés en dollars E.U. constants moyens de 1990–92. bViande de buf, de mouton et de chèvre, de porc et de volailles. cPoissons de mer et d’eau douce, céphalopodes, crustacés, mollusques et autres fruits de mer. dBlé, riz et maïs consommés directement dans l’alimentation humaine. Par ailleurs, si les caractéristiques de la consommation dans les pays développés peuvent servir d’indice pour avoir une idée de l’évolution probable des pays en développement dans ce domaine, l’accroissement futur de la consommation humaine de céréales de ces derniers devrait être très inférieur à celui de la viande. De 1971 à 1995, la consommation de viande, de lait et de poisson des pays développés avait augmenté beaucoup plus vite que celle des céréales aussi bien en volume qu’en valeur. Dans les pays en développement, bon nombre de gens arriveront bientôt à assouvir leurs besoins de consommation céréalière, alors que celle de viande et de lait continuera de progresser à un rythme encore plus soutenu au cours du siècle prochain. Comme on pouvait s’y attendre, des transformations aussi importantes que celles engendrées par cette révolution dans le secteur de l’élevage ne s’opèrent pas sans problème. Bien que les animaux domestiques aient été pour l’homme une source d’aliments, de vêtements, d’outils, de moyens de transport et d’énergie agricole depuis la préhistoire, les changements rapides actuels de la demande des produits de l’élevage dans les pays en développement exercent une pression sans précédent sur les ressources de production animale. L’augmentation de la demande, ajoutée à l’accroissement de la population et à la rareté de la terre, est en train de transformer rapidement l’élevage d’une activité basée sur l’exploitation d’excédents de ressources et de déchets (ordures ménagères, pâturages éloignés et graminées indigestes pour l’homme) en un secteur qui recherche activement des ressources nouvelles pour assurer sa production (Steinfeld, de Haan et Blackburn 1997). La récente expansion rapide de la production de denrées alimentaires d’origine animale observée dans les pays en développement résulte d’abord et avant tout d’une augmentation de la population animale et non du poids de la carcasse par animal. Cela a débouché sur un accroissement considérable des concentrations d’animaux dans les agglomérations urbaines, là où le cadre de régulation des activités de production animale laissait à désirer (ex: Addis-Abeba, Beijing, Lima et Mumbai). Ces augmentations des densités animales ont aussi entraîné la dégradation des zones de pâturage rurales et la déforestation. Les densités croissantes des populations humaines et animales dans les principales villes des pays en développement ont aussi entraîné une hausse de l’incidence des zoonoses telles que les salmonelloses, les maladies dues à E-coli et la grippe aviaire, dont la maîtrise passe par l’application stricte de mesures de zonage et de réglementations sanitaires. Les autres problèmes de santé publique découlant de la révolution dans le secteur de l’élevage revêtent aussi une importance capitale. L’intensification de la production animale entraîne dans de nombreuses régions du monde une accumulation de pesticides et d’antibiotiques dans la chaîne alimentaire. Qui plus est, l’augmentation de l’échelle de production, notamment dans les régions tropicales, se traduit par un accroissement de la prévalence des risques de contamination microbienne des aliments. La surconsommation de denrées alimentaires d’origine animale soulève également d’autres problèmes. On a de plus en plus conscience des dangers de la consommation directe d’importantes quantités d’acides gras saturés dans les pays développés, ce qui a amené certains experts à recommander l’adoption de politiques visant à prévenir pareille évolution dans les pays en développement, notamment en décourageant les investissements publics dans le secteur de l’élevage dans ces pays (Brown et Kane 1994; Geissler, à paraître; Goodland 1997 et Pimentel 1997). L’augmentation de la consommation de produits animaux peut aussi influencer les prix des céréales. Etant donné que les ruminants comme les bovins, les ovins et les caprins consomment des céréales et que celles-ci sont la base de l’élevage des monogastriques tels que les porcs et les volailles dans les systèmes de production industriels des pays développés, certains analystes soutiennent que la forte demande de produits animaux dans les pays développés et l’augmentation rapide de la demande et de la production de ces denrées dans les pays en développement réduisent les quantités de céréales disponibles pour la consommation humaine directe. La consommation et la production des denrées d’origine animale ont elles-aussi leurs partisans. L’élevage est une source de revenus particulièrement importante pour les pauvres des zones rurales du monde en développement. Il permet aux paysans pauvres sans terre d’accéder à des revenus en utilisant des ressources publiques communes tels que les pâturages libres. Les animaux d’élevage consomment de nombreux sous-produits agricoles qui, autrement, seraient perdus; ils sont bien souvent élevés sur des terres impropres à d’autres utilisations agricoles durables et l’élevage peut offrir du travail pendant les périodes creuses des autres branches d’activités agricoles. Les femmes les plus démunies en particulier n’ont souvent comme source de revenus qu’une vache laitière ou quelques poulets élevés à domicile. Avec l’augmentation de la consommation des produits de l’élevage, on se demande très sérieusement comment les pauvres arriveront à conserver leur part de marché dans ce secteur. Les produits animaux sont une source attrayante et commode de nutriments. Les carences en protéines et en oligo-éléments demeurent répandues dans les pays en développement où la ration des populations est composée presque exclusivement d’aliments de base riches en amidon. Le lait et la viande leur fournissent des protéines, du calcium, des vitamines et d’autres nutriments absents dans des rations composées exclusivement d’aliments de base comme les céréales. Outre qu’ils fournissent des denrées vivrières, raison majeure pour augmenter la production du secteur de l’élevage, les animaux d’élevage ont d’autres fonctions importantes. Le bétail demeure la principale sinon la seule forme d’énergie non humaine dont disposent les paysans pauvres dans la plupart des régions en développement. Les pauvres en particulier fertilisent leurs champs avec le fumier des animaux, étant donné la cherté des engrais chimiques, notamment avec la hausse des prix du pétrole. Le bétail est aussi une forme d’épargne et une assurance pour ceux qui n’ont accès à aucun autre marché financier. Les peaux, la laine, les graisses et d’autres produits animaux sont utilisés comme intrants dans d’autres secteurs d’activité industrielle. Le présent rapport analyse en détail les liens temporels entre l’offre et la demande des produits de l’élevage et des céréales utilisées dans l’alimentation animale du bétail, à partir du modèle IMPACT2 élaboré par des chercheurs de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI)3. Il examine la plausibilité des projections relatives aux augmentations de la demande des produits de l’élevage et leurs conséquences pour les marchés mondiaux des aliments du bétail, du lait et de la viande. Ses auteurs estiment que les marchés mondiaux des céréales, compte tenu de leur capacité, peuvent supporter la demande supplémentaire d’aliments du bétail qu’occasionnerait l’augmentation de la demande de produits de l’élevage et ce, quel que soit le scénario de développement technologique et de performances économiques mondiales considéré.
Ce modèle est utile par exemple pour montrer comment des chocs provoqués par la demande en Asie se répercutent sur les marchés dans le monde. Il montre également comment, dans un système de marchés mondiaux des produits de l'élevage et des aliments du bétail interdépendants, l'effet net des politiques de prix peut être assez différent de ce que l'on pouvait espérer. Ce rapport soutient en outre que l’évolution structurelle de l’alimentation des populations des pays en développement caractérisée par l’importance accrue des protéines animales, est une donnée incontournable. Il passe en revue les informations disponibles sur l’impact des produits animaux sur la nutrition ainsi que sur la demande de denrées vivrières et l’augmentation du revenu des pauvres. L’industrialisation de l’élevage dans les pays en développement peut dégrader les conditions de vie des pauvres si d’autres mesures réduisent artificiellement le coût des opérations industrielles clés en main et entravent la participation des petits paysans. Le rapport conclut par ailleurs qu’une connaissance des opportunités et des dangers de la révolution dans le secteur de l’élevage est essentielle pour élaborer des politiques capables de promouvoir l’intégration des pauvres du monde rural dans des modes de croissance durables sur le plan aussi bien économique qu’environnemental. L’augmentation rapide de la demande des produits d’origine animale dans les pays en développement s’accompagne de graves dilemmes en matière de politique, lesquels doivent être résolus pour le bien-être des populations urbaines et rurales de ces pays. Ces dilemmes impliquent des problèmes complexes d’environnement et de santé publique dans le contexte de cadres fragiles de réglementation. Pris ensemble, les multiples opportunités et dangers de la révolution dans le secteur de l’élevage indiquent que les pays en développement auraient tort d’adopter une politique de laisser-faire en matière de développement de l’élevage. De nombreuses recommandations spécifiques d’action concrète sont avancées dans les chapitres suivants. Le principal centre d’intérêt de ce rapport demeure cependant les quatre grands piliers qui doivent soutenir toute politique acceptable de développement de l’élevage dans les pays en développement. Ce sont (1) l’élimination de toutes les distorsions de politique qui amplifient artificiellement les économies d’échelle dans le domaine de l’élevage; (2) la mise en place, à l’intention des petits paysans, d’institutions participatives d’action collective en vue de leur intégration dans les filières de transformation des produits de l’élevage et de fournitures d’intrants; (3) la création d’un environnement capable d’amener les paysans à accroître leurs investissements de manière à améliorer la productivité du secteur de l’élevage et (4) le développement d’institutions efficaces de réglementation destinées à affronter les problèmes environnementaux et sanitaires nés de l’élevage. Le succès de la révolution dans le secteur de l’élevage passe nécessairement par des progrès technologiques dans la production, la transformation et la distribution des produits d’origine animale. Des progrès technologiques rapides dans les domaines de l’amélioration des aliments du bétail, de la génétique et de la reproduction offrent des possibilités de solutions aux nombreux problèmes techniques liés à l’accroissement de la production de l’élevage. Le développement des institutions et des mécanismes de réglementation permettra également de réaliser les objectifs désirables en matière d’environnement et de santé publique. En somme, cette révolution tirée par la demande est l’une des plus grandes transformations structurelles jamais enregistrées sur le marché des produits vivriers dans les pays en développement. Et la situation future de ces pays, notamment en ce qui concerne le développement agricole, la sécurité alimentaire, les conditions de vie des pauvres et la durabilité environnementale, dépendra largement de la manière dont elle sera gérée. IFPRI holds the copyright to its publications and web pages but encourages duplication of these materials for noncommercial purposes. Proper citation is required. |
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