IFPRI--Français: Rapport de Recherche 107
IFPRI home page IFPRI publications listing English Español Français Português IFPRI Résumé
Rapport de Recherche 107
Décembre 1998

Liaisons pour la croissance agricole en Afrique Sub-saharienne

par Christopher L. Delgado, Jane Hopkins et Valerie A. Kelly avec Peter Hazell, Anna A. McKenna, Peter Gruhn, Behjat Hojjati, Jayashree Sil et Claude Courbois

Quelle serait la croissance supplémentaire nette du revenu dans les zones rurales de l'Afrique si le pouvoir d'achat des ménages locaux venait à augmenter? La réponse à cette question dépend de la façon dont les ménages ruraux dépensent le revenu supplémentaire, si les éléments désirés peuvent être importés vers la zone à la suite d'une augmentation de la demande et sinon, si l'augmentation de la demande mènera à une nouvelle production locale ou simplement à une hausse des prix. Selon le rapport de recherche NE107, Liaisons pour la croissance agricole en Afrique sub-saharienne, par Christopher L. Delgado, Jane Hopkins et Valerie A. Kelly avec Peter Hazell, Anna A. McKenna, Peter Gruhn, Behjat Hojjati, Jayashree Sil et Claude Courbois, pour chaque dollar de revenu agricole supplémentaire gagné, au moins un dollar pourrait être réalisé en plus grâce aux multiplicateurs de croissance.

LES LIAISONS DANS LA CROISSANCE RURALE EN AFRIQUE SONT PLUS ÉLEVÉES QU'ON NE LE PENSAIT
Alors que des études antérieures avaient prédit que la croissance provenant des effets secondaires des augmentations de revenus agricoles en Afrique seraient décevants, le présent rapport trouve que le potentiel pour une croissance économique additionnelle poussée par la demande dans les zones rurales de l'Afrique sera probablement beaucoup plus élevé qu'on ne l'avait pensé jusque là. Au total, le rapport montre que pour chaque dollar de revenu agricole additionnel le revenu total du ménage augmenterait de 2.88 dollars au Burkina Faso (y-compris le dollar étant à l'origine de la croissance), 1,96 dollar au Niger, 2,48 dollars dans le bassin arachidier central du Sénégal et 2,57 dollars en Zambie (figure 1).

Une croissance poussée par la demande, provenant du désir prouvé des consommateurs de dépenser une grande partie du revenu additionnel sur des types spécifiques de biens et de services dans les économies locales pourrait, dans des circonstances spécifiques, faire que ces attentes plus élevées se matérialisent. Premièrement, le supplément de revenu des ménages ruraux est dépensé en grande partie pour des biens et services de production locale. Deuxièmement, les biens locaux en question n'ont souvent pas de produits de substitution pouvant être importés à bon marché. Troisièmement, des ressources de production sous-exploitées existent localement, qui peuvent être poussées dans la production par une demande locale accrue pour les biens qu'elles peuvent aider à produire. De telles ressources sous-exploitées ne se trouveront que si les possibilités d'augmenter les exportations de la région sont suffisamment limitées par des coûts de transfert élevés et autres coûts de transactions pour supprimer le chômage qui résulterait d'une demande locale insuffisante. Les zones rurales étudiées dans ce rapport possèdent ces trois caractéristiques à des degrés divers.

BIEN COMMERCIALISABLES ET BIENS NON COMMERCIALISABLES
En utilisant des données hebdomadaires ou bimensuelles au niveau des ménages et recueillies pendant un an au cours des années 1980 au Burkina Faso, au Niger, au Sénégal et en Zambie (plus quelques données provenant d'un travail accompli au Zimbabwe), le rapport divise les produits de consommation et les services individuels en deux secteurs, agricole et non agricole et en deux catégories, les biens commercialisables et les biens non commercialisables. Dans ce rapport, les biens commercialisables sont définis comme étant des biens qui en théorie peuvent toujours être importés ou exportés à un prix déterminé par des marchés extérieurs à la zone en question. Les biens non commercialisables, sont tous les biens, y compris les biens volumineux et les denrées périssables qui sont rarement vendus et n'ont pas de produits de substitution voisins, ainsi que les services qui par définition ne sont pas commercialisables. Le secteur agricole englobe tous les produits agricoles et animaux, à l'état brut et non transformés alors que tous les autres produits, y compris les produits agricoles transformés, sont considérés comme faisant partie du secteur non agricole. En Afrique, une grande partie de l'activité non agricole, telle que les services et la transformation, se font à la ferme plutôt que dans les villages et les villes de marché comme en Asie.

Le rapport n'examine pas la question de savoir d'où viendra la poussée de revenu qui fera démarrer l'économie rurale et lancera la demande, mais il pense que la source la plus probable sera le progrès technologique en agriculture ou une amélioration des prix à l'exportation des cultures de rente, puisque dans les conditions africaines, les produits commercialisables ont plus de chances d'être compétitifs en dehors du milieu local que les produits non commercialisables. Cependant, même dans les rares cas où les produits manufacturés ruraux sont des produits d'exportation viables en Afrique, la dépense du revenu additionnel au niveau local aura probablement pour effet d'entraîner une nouvelle production de produits de consommation non commercialisables.

Le rapport ne répond pas directement à la question de savoir si l'augmentation de la demande pour les produits non commercialisables sera entièrement couverte par une nouvelle production ou en partie limitée par une hausse des prix. L'hypothèse est que toute nouvelle demande de produits non commercialisables sera couverte par une nouvelle production qui attirera une main d'oeuvre et de la terre sous-exploitées. A cause de cette simplification, les facteurs multiplicateurs quantitatifs devraient être réduits de 30 pour cent pour aboutir à des estimations conservatrices des liaisons moyennes véritables. Cependant, les multiplicateurs entiers indiquent les gains maximums qui pourraient être réalisés si un environnement favorable permettait aux ressources rurales de s'écouler vers la production de biens et de services dont la demande va en augmentant.

MEME SI LE REVENU AUGMENTE, LA DEMANDE POUR LA NOURRITURE RESTE ÉLEVÉE
La part du budget moyen mesure le pourcentage des dépenses totales du ménage consacrées à une catégorie donnée de biens, et la part du budget marginal mesure le pourcentage du revenu additionnel dépensé pour ces biens; ceci permet d'évaluer l'impact direct des changements de revenu sur la consommation. La figure 2 présente les parts du budget moyen et marginal pour les aliments et les produits et services non alimentaires dans les quatre pays étudiés. En moyenne les ménages ruraux de l'échantillon dépensaient 72 à 85 pour cent de leur revenu total pour la nourriture et 62 à 74 pour cent du revenu additionnel également pour la nourriture. Un niveau de dépenses de nourriture aussi élevé souligne de façon dramatique l'étendue de la pauvreté en Afrique: de nombreuses personnes sont si pauvres qu'il leur ne reste que peu de revenu après qu'ils aient acheté des quantités suffisantes de produits alimentaires.

Lorsqu'on examine les dépenses du point de vue des produits commercialisables par rapport aux produits non commercialisables, les ménages du Burkina Faso et de la Zambie consacrent une grande part de leur revenu (tant moyen que marginal) aux produits non commercialisables (figure 3). Au Niger et au Sénégal, les produits commercialisables sont plus importants, mais les produits non commercialisables exigent encore une part substantielle du revenu additionnel (47 pour cent au Sénégal et 32 pour cent au Sénégal). Une analyse détaillée des données de dépenses dans ces pays indique qu'une hausse des revenus ruraux aboutira probablement à des augmentations nettes de la demande pour de nombreux produits qui ne peuvent pas être importés de façon rentable, à savoir des produits alimentaires essentiellement locaux et non transformés, certains aliments transformés, des intrants locaux pour l'agriculture et des services.

LA CROISSANCE DU REVENU A TOUTE SON IMPORTANCE
Une croissance soutenue des revenus ruraux qui serait largement répartie entre les ménages serait capable de débloquer une croissance additionnelle significative. En se concentrant sur les possibilités de commercialisation, le rapport montre qu'une grande croissance des revenus des ménages ruraux en Afrique peut jouer un rôle majeur dans la mobilisation de ressources non exploitées et encourager l'emploi dans les secteurs des biens non commercialisables. L'effet des grandes augmentations de dépenses pour le genre de produits non commercialisables consommés par les ruraux - les produits laitiers, les fruits, les légumes, certains aliments amylacés, les services, les outils agricoles de fabrication locale et ainsi de suite - peuvent mobiliser la main d'oeuvre, le capital et la terre en dehors des périodes de pointe, créant ainsi des opportunités de revenu viables. Selon le rapport, même des petites augmentations du revenu rural mais qui sont largement réparties peuvent générer une croissance nette substantielle et améliorer la sécurité alimentaire.

Seule la croissance des exportations, venant probablement du secteur agricole, pourrait fournir la croissance de revenu étendue et continue dont on a besoin pour réaliser une croissance rurale économiquement durable. Pour que les liaisons de la croissance fassent partie d'un schéma de développement économique durable, le choc initial du revenu venu des secteurs commercialisables doit se reproduire régulièrement. Seules une production et une vente durables de biens de consommation commercialisables peuvent le faire. L'arachide, le coton et les produits animaux ont traditionnellement joué ce rôle dans les pays étudiés, mais les exportations moins traditionnelles de fruits et légumes de haute valeur pourraient aussi apporter leur contribution.

Par contre, le changement technologique, l'investissement ou autres stimulants au secteur de la consommation des biens non commercialisables tels que les objets artisanaux et la fourniture des services, seront probablement des opérations uniques, peu durables à moins que les secteurs commercialisables soient aussi en expansion. Sans sources de demande régulières dans le milieu local, créées par des injections régulières de revenu venu de l'extérieur, l'augmentation de l'offre de produits de consommation non commercialisables n'aboutira qu'à des produits invendus. Le rapport indique que la demande pour ces éléments était la plus élevée dans les zones où les sources de revenu extérieures étaient les plus évidentes.

LES PAUVRES PARTICIPENT AUSSI A LA CROISSANCE
Les résultats montrent que le point de vue exprimé dans la littérature antérieure venue d'Asie selon laquelle les habitudes de consommation des habitants des zones rurales plus riches sont plus orientées vers la croissance que celles des pauvres, ce point de vue ne se justifie pratiquement pas. Alors qu'en Asie les riches dépensent d'habitude une part plus élevée des revenus additionnels pour des biens manufacturés et services non commercialisables, en Afrique, selon ce rapport, le tiers le plus pauvre des ménages dans trois des cinq échantillons de pays comparables consacraient une plus grande part de revenu marginal à des produits non commercialisables que le tiers le plus riche des ménages (figure 4). Ceci provient probablement du fait que la nourriture a plus de chances d'être un produit non commercialisable en Afrique qu'en Asie. (Cependant, cette observation ignore le fait que les riches pourraient investir une plus grande partie de leur revenu que les pauvres.) Bien que l'affirmation selon laquelle les politiques de croissance devraient diriger le revenu vers les pauvres pourrait être une interprétation exagérée, il est clair que diriger les politiques de croissance exclusivement vers les riches n'est nullement justifié.

Pour finir, il faut plus prêter attention à l'augmentation croissante de la réponse à l'offre des principaux produits de consommation ruraux non commercialisables, y compris les produits locaux tels que les aliments amylacés de base et les produits de l'élevage. Pour que la croissance se poursuive sans faiblir, les gens doivent pouvoir trouver directement et à des prix raisonnables les produits qu'ils désirent acheter à mesure que leur revenu augmente. Comment augmenter l'élasticité de l'offre des produits non commercialisables qui ont la plus grande part du budget marginal dans ce rapport peut être le sujet d'une autre recherche. Une promotion réussie des exportations sans accorder une attention aux biens de consommation non commercialisables pourrait aboutir à une hausse des prix pour les biens locaux et une augmentation des coûts de subsistance et de production, deux éléments hostiles à une croissance poussée par l'exportation.


© Copyright and Fair Use
IFPRI holds the copyright to its publications and web pages but encourages duplication of these materials for noncommercial purposes. Proper citation is required.
go to top TOP of the page