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IFPRI Forum
Édition Spéciale - Mai 2004
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Table des Matieres

Prêts pour l'action en Afrique?

Une conférence sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle organisée par et pour les Africains a permis de jeter les bases d'une série d'actions concrètes conduisant à l'élimination de la faim et de la malnutrition. Est-ce finalement au tour de l'Afrique de prendre l'initiative d'une véritable sécurité alimentaire et nutritionnelle?

Les agriculteurs et les chercheurs agricoles évoluent rarement dans les mêmes sphères que les chefs d'État et les ministres, mais compte tenu des rôles étroitement liés qu'ils sont appelés à jouer pour régler les problèmes d'alimentation et de nutrition, ces groupes et plusieurs autres sont en quelque sorte inséparables. C'est dans cette perspective que plus de 500 personnes venues de toute l'Afrique et représentant tous les groupes de la société, avec notamment des présidents et des parlementaires, des dirigeants d'entreprise et des nutritionnistes, se sont réunis à quelques kilomètres de Kampala (Ouganda), du 1er au 3 avril derniers. Ces personnes se sont rencontrées afin de discuter franchement des mesures à prendre pour que l'Afrique relève avec succès le défi de la faim et de la malnutrition.

Ayant pour thème "Garantir la sécurité alimentaire et nutritionnelle en Afrique d'ici 2020: priorité des actions, renforcement des intervenants et facilitation des partenariats," cette conférence a été organisée par l'Initiative Vision 2020 de l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI), sous les auspices du gouvernement d'Ouganda et avec le parrainage de plus d'une dizaine d'organisations. La planification et le programme ont été guidés par un Comité consultatif de partenaires africains, sous la direction de J. J. Otim, conseiller spécial de Yoweri K. Museveni, président de la République d'Ouganda. Ayant pu assister à des exposés d'orateurs invités, à des rencontres d'experts et à ses séances parallèles couvrant toutes les facettes de la problématique, les participants ont reçu une analyse globale de la situation alimentaire et nutritionnelle de l'Afrique, leur permettant d'identifier les obstacles, de créer de nouveaux partenariats et de renforcer les capacités de tous les intervenants, afin de s'engager dans des actions concrètes.

Surmonter les barrières au progrès

Offrant des preuves évidentes du degré élevé d'intérêt envers le problème de l'insécurité alimentaire et nutritionnelle en Afrique, trois chefs d'État africains ont participé à la conférence et y ont prononcé des discours. Tous trois ont reconnu le manque lamentable de progrès dans la lutte contre la faim et la malnutrition sur le continent africain. "L'Afrique est championne de la faim, de la malnutrition et de la sous-alimentation," a déclaré le président Museveni d'Ouganda. "Les experts nous avisent qu'à moins d'un effort extraordinaire de tous les intervenants, 40 millions d'enfants africains seront victimes de malnutrition d'ici 2020."

Plusieurs orateurs et participants ont identifié des causes externes au problème, notamment les subventions versées par les pays développés à leurs producteurs agricoles et les barrières douanières qu'ils appliquent contre les produits agricoles africains. "Les subventions versées dans l'ensemble des pays de l'OCDE s'élèvent à environ 1 milliard $US par jour," a déclaré le président du Nigeria, Olusegun Obasanjo. "Nous connaissons tous le cliché des africains vivant avec moins d'un dollar par jour. Par contre, une vache européenne génère des subventions dépassant 2 $US par jour. Avec de telles subventions, l'agriculture africaine ne peut atteindre le niveau de compétitivité nécessaire pour s'épanouir."

Cependant, plusieurs facteurs internes se dressent également contre la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Wilberforce Kisamba-Mugerwa, ministre de l'Agriculture de la République d'Ouganda, a présenté une liste de ces facteurs: sécheresse, faible adoption des technologies modernes, mauvais services de vulgarisation, infrastructures rurales déficientes, dégradation des ressources naturelles, conflits et incapacité à créer un environnement positif, favorisant la croissance de la productivité. Néanmoins, des succès modestes ont été enregistrés dans quelques régions d'Afrique. Par exemple, Monsieur Kisamba-Mugerwa a fait remarquer que de nombreux petits exploitants agricoles d'Afrique ont déjà bénéficié de l'apport des technologies agricoles, notamment au niveau des semences améliorées et de la conservation des sols et de l'eau. "Plusieurs de ces petits succès peuvent facilement être multiplés," a-t-il ajouté.

Pour étendre ces succès et ouvrir la voie à d'autres progrès, il faudra cependant un autre ingrédient mentionné par Norman Borlaug, président de l'association Sasakawa Africa et lauréat du prix Nobel de la paix, un composant qui a également été nommé dans plusieurs séances de la conférence: la nécessité d'un engagement plus fort de la part des leaders politiques. "Le manque de volonté politique, tant au niveau national qu'international, visant à développer l'agriculture africaine, est l'une des principales différences entre l'Afrique actuelle et l'Asie de la révolution verte, il y a une génération," a-t-il dit.

Placer la nutrition au cœur des préoccupations

En posant le problème de la sécurité nutritionnelle, la conférence a attiré l'attention sur un sujet souvent négligé et mal compris. Isatou Jallow, directrice exécutive de l'agence nationale de nutrition de Gambie, a expliqué que la sécurité nutritionnelle va bien au-delà de la sécurité alimentaire (laquelle se définit par un accès fiable à des aliments en quantité et de qualité permettant à tous d'avoir une vie saine et productive), précisant qu'elle suppose également un environnement sanitaire, des services médicaux adéquats et des soins bien informés. À l'instar de la sécurité alimentaire, la sécurité nutritionnelle est essentielle au développement.

Il peut cependant être difficile de rompre le cycle de la malnutrition car pour cela, il ne faut pas seulement des aliments, mais également un approvisionnement en eau potable, une infrastructure sanitaire, des services médicaux et des services d'éducation pour les aidants naturels. Plusieurs participants ont signalé que pour réaliser des progrès, il faillait intégrer des aspects nutritionnels à une grande variété d'interventions de développement.

Un fardeau qui ne peut être ignoré

Toutes les questions ayant été discutées durant la conférence doivent tenir compte de l'épidémie de VIH/SIDA qui a balayé l'Afrique, a déclaré Alan Whiteside, directeur de la Division d'économie médicale et de la recherche sur le VIH/SIDA en Afrique du Sud. Il a ajouté que c'était comme "un éléphant dans une pièce." "À moins de mesures efficaces et durables, le pire de cette crise surviendra d'ici 2020," a-t-il précisé. "Il s'agit là d'une perspective sombre et presque incroyable pour certains."

Le cas de l'Ouganda a été mentionné pour son approche novatrice et vigoureuse dans la lutte contre le VIH/SIDA. Janet Museveni, première dame d'Ouganda, a décrit les efforts de son pays en ce domaine: "Notre stratégie a été de déclencher une campagne massive d'éducation, de formation et de communication, utilisant non seulement les médias écrits et électroniques, comme la radio, la télévision, les panneaux-réclames et des imprimés, mais également d'autres méthodes qui se sont avérées plus efficaces dans les régions rurales et auprès des personnes ayant reçu peu d'instruction," a-t-elle déclaré. Ces efforts de communication ont été marqués par la souplesse et l'imagination, tandis que la stratégie adoptée a ciblé particulièrement les jeunes, réussissant ainsi à réduire les comportements à risque. Les leçons de la lutte de l'Ouganda contre le VIH/SIDA peuvent être appliquées dans la lutte contre l'insécurité alimentaire et nutritionnelle, a-t-elle déclaré: "Lorsque des personnes disposent des informations et des connaissances nécessaires pour réfléchir, innover et trouver des solutions avec leurs propres ressources, elles peuvent atteindre tous les objectifs qu'elles se fixent."

Faire naître de nouveaux partenariats

Au fil des discussions, il est rapidement devenu évident que le plus difficile pour arriver à la sécurité alimentaire et nutritionnelle en Afrique n'était pas de définir les problèmes ni de trouver des solutions, mais de transformer les décisions en mesures concrètes, puis de les mettre en œuvre. Le succès dépendra de la capacité des multiples intervenants de nombreux secteurs à travailler ensemble avec des méthodes nouvelles.

Abdoulaye Wade, président du Sénégal et l'un des architectes du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), a insisté sur les possibilités de cette initiative pour favoriser la mise en œuvre de mesures concrètes. Étant donné que le NEPAD est un partenariat réunissant des chefs d'État africains ayant le pouvoir de prendre des décisions et d'exiger des résultats, a-t-il dit, ses objectifs ont plus de probabilités de succès que les nombreux plans et programmes adoptés dans le passé.

Les participants ont également appelé d'autres types de partenariats, afin que les efforts de divers groupes d'intervenants soient complémentaires, plutôt que de se dupliquer ou de se nuire mutuellement. "Plusieurs conférenciers ont insisté sur la nécessité d'une association forte entre le secteur public et le secteur privé," a fait remarqué Alhaji Bamanga Tukur, président exécutif de l'African Business Roundtable et président du NEPAD Business Group. "Ces partenariats peuvent aider des petits agriculteurs à former des coopératives et à s'engager pleinement dans la chaîne de production et de commercialisation alimentaire," a-t-il déclaré.

Le problème avec "We Are the World"

Puisque la nourriture n'est pas seulement une denrée économique ou un critère de bonne santé, mais également un élément central de la culture des peuples, Wole Soyinka, prix Nobel de littérature d'origine nigériane, a parlé du rôle des leaders culturels pour faire changer les attitudes et les comportements quant à l'alimentation et à la nutrition. Monsieur Soyinka a notamment rappelé le statut quasi mythique de l'igname dans une bonne partie de l'Afrique: "la nourriture est associée à la culture d'une façon très organique et interactive, et l'une peut être appelée à soutenir, renforcer ou célébrer l'autre," a-t-il dit.

Cependant, la culture et l'alimentation ont été associées d'une façon qu'il a trouvée dérangeante lorsque des chanteurs populaires occidentaux des années 1980 ont écrit une chanson intitulée "We Are the World pour venir en aide aux Africains affamés. "La culture et les arts peuvent être au service de l'agriculture," a-t-il déclaré. "Nous avons le choix entre créer nos propres incitatifs culturels pour stimuler la productivité et arriver à l'autosuffisance ou attendre que le reste du monde nous fasse la charité. Il faut cependant rappeler qu'un assaisonnement doit toujours être avalé avec les aliments reçus par charité, un ingrédient qui fait beaucoup réfléchir et que l'on appelle la fierté."

Nous pouvons y arriver, mais ferons-nous les efforts nécessaires?

Les participants peuvent-ils espérer que l'Afrique arrive réellement à la sécurité alimentaire et nutritionnelle d'ici 2020? Périodiquement durant les trois jours de l'événement, ils ont été invités à donner leur avis sur diverses questions à l'aide d'un système numérique de sondage instantané, appelé "digivote." Les résultats révèlent que plus de 60% des participants estiment que la sécurité alimentaire peut être atteinte d'ici 2020, mais seulement un peu plus de 40% estiment que cet objectif sera réellement atteint. Leurs prévisions sur la sécurité nutritionnelle ont été nettement plus pessimistes: 44% ont estimé que la sécurité nutritionnelle peut être atteinte, alors que seulement 14% croient qu'elle sera atteinte.

Pour plusieurs participants, la différence observée entre "la sécurité alimentaire peut être atteinte "et" la sécurité alimentaire sera atteinte "est une preuve troublante du manque de confiance envers les gouvernements africains. Marco Quinones, directeur pour l'Afrique de l'association Sasakawa-Africa, a déclaré après la conférence: "La plupart des participants n'ont pas encore vu les signes de la volonté politique (et des engagements financiers) nécessaire pour que les gouvernements africains et les donateurs s'unissent harmonieusement pour surmonter une fois pour toutes les obstacles de la pauvreté et permettre le développement économique global de l'Afrique". Même les participants n'ont pas été en mesure de proposer des solutions claires aux problèmes qui ont été décrits, a-t-il ajouté.

Perspectives d'avenir

Après trois longues journées de discussions animées et intenses, le temps alloué à la conférence s'est écoulé avant que toutes les perspectives puissent être exprimées et que toutes les solutions possibles puissent être examinées. Les organisateurs de l'événement et les participants sont partis en espérant que la conférence ne passerait pas dans les anales comme une simple rencontre officielle mais comme un pas décisif vers la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Ainsi, pour que ce pas vers le progrès se fasse, le Comité consultatif de la conférence a synthétisé plusieurs des recommandations dans un document intitulé "Une voie vers le progrès," lequel a été distribué à la fin de la conférence.

Joachim von Braun, directeur général de l' IFPRI, a déclaré que les progrès réalisés ne dépendront pas de grands plans de développement mais des stratégies qui doivent être élaborées et mises en œuvre: "Les actions prioritaires doivent se focaliser sur: l'accroissement de la productivité agricole; une croissance économique bénéficiant aux pauvres par un meilleur accès aux marchés, de meilleures infrastructures et une concurrence commerciale renforcée; l'etablissement des capacités humaines et institutionnelles; l'amélioration de la santé, notamment au niveau du VIH/SIDA; ainsi que le renforcement de la bonne gouvernance. Tous ces objectifs requièrent des ressources supplémentaires, mais les bénéfices de la sécurité alimentaire et nutritionnelle justifient nettement les ressources nécessaires."

L'IFPRI est particulièrement heureux d'avoir pu collaborer à cette conférence, a déclaré Rajul Pandya-Lorch, directrice de la conférence ainsi que de l'initiative Vision 2020 au sein de l'IFPRI: "Les partenaires africains sont arrivés avec un esprit réellement empreint de volonté d'engagement et d'action future. J'ai été très rassuré de constater que de nombreux participants ont quitté la conférence plus déterminés que jamais à contribuer à l'achèvement de la sécurité alimentaire et nutritionnelle en Afrique."

Compte tenu des nouvelles initiatives politiques et socioéconomiques lancées en Afrique, la conférence est venue à point nommé, a fait remarquer J. J. Otim, président du Comité Consultatif de la Conférence. "Cette conférence historique," a-t-il dit, "a placé la sécurité alimentaire et nutritionnelle au cœur de l'agenda de développement de l'Afrique".

Lors de la clôture de la conférence, le président Museveni a fait un retour non programmé sur le site de l'événement pour demander une meilleure coordination et une unité accrue au sein des pays africains dans les domaines mentionnés durant la conférence, rappelant notamment que les pays en développement devaient avoir un meilleur accès aux marchés mondiaux. Depuis l'indépendance du Ghana en 1957, a-t-il ajouté, 47 années se sont écoulées sans qu'aucun pays d'Afrique noire passe du tiers monde au monde développé. L'Afrique, a-t-il conclu, ne peut se permettre de perdre 47 années supplémentaires.

Rapport rédigé par Heidi Fritschel

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