Commentaire:
La Réforme du marché agricole en Afrique subsaharienne
Les mouvements indépendantistes des années 50 et 60, dans les pays d'Afrique subsaharienne,
ont entraîné l'espoir accru d'une prospérité générale, dans le sillage du socialisme, prisé à l'époque dans le monde en développement. En conséquence, les entreprises nationales, para-publiques, accompagnées d'une vaste gamme de régles et des réglementations publiques, se sont multipliées sur les marchés agricoles d'Afrique subsaharienne. Mais deux décennies d'expérience de cette stratégie du développement ont uniquement abouti à la stagnation et au désenchantement. La perspective d'un changement de cap, formulée tout d'abord par la Banque mondiale en 1981, et exposée dans "Un Programme d'action" a été suivie de réformes macro-économiques et sectorielles exhaustives, connues sous le nom de programmes d'ajustement sectoriel. Quel est la situation actuelle de la réforme des marchés agricoles d'Afrique subsaharienne ? La stratégie actuelle de privatisation est-elle porteuse d'espoir pour l'avenir économique de l'Afrique ?
L'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires vient de parachever un projet
de recherche plurinational sur les réformes des marchés agricoles dans plusieurs pays : Bénin, Ghana, Madagascar, Malawi et Sénégal. Ces études, et d'autres analogues, constituent la base sur laquelle s'appuient des énoncés précis sur la réforme des marchés en Afrique subsaharienne. (Les réformes macro-économiques, bien qu'elles aient connu un relatif succès, ne sont pas inclues dans ce bref commentaire). Le régime standard de la réforme des marchés agricoles s'est axe sur l'élimination des subventions, la privatisation des entreprises para-publiques et la déréglementation des différents contrôles des marchés, imposés à l'époque des politiques socialisantes. A l'évidence, l'objectif de ces réformes consiste à élaborer un environnement commercial compétitif pour l'approvisionnement en intrants et en extrants agricoles.
Toutefois, les expériences relatives à la réforme de marché en date n'ont pas été aussi positives qu'on aurait pu le souhaiter. Dans certains cas, les subventions publiques pour les intrants et les extrants agricoles ont été nettement réduites, et les entreprises para-publiques ont été rendues inopérantes. Dans d'autres cas, les subventions directes ont été éliminées, mais sont réapparues sous forme indirecte, contrebalançant ainsi en partie les effets de la réforme et maintenant une partie des fonctions des entreprises para-publiques. La déréglementation a ouvert la porte aux négociants privés, mais il conviendra de régler de nombreux problèmes avant que ces derniers ne puissent se développer. Les problèmes des marchés d'intrants agricoles sont pires que ceux des marchés des extrants. En l'absence de la participation de l'Etat quant à la distribution d'engrais, le principal intrant agricole en Afrique subsaharienne dont les sols sont pauvres en nutriments, l'utilisation des engrais a dépéri, notamment dans les petites exploitations agricoles et dans les régions éloignées. Les producteurs de cultures d'exportation ont réussi à obtenir des engrais, souvent grâce à l'aide d'organismes spéciaux, créés à cet effet.
La médiocrité des résultats de la réforme du marché peut être attribuée à trois facteurs : faiblesses institutionnelles, absence d'engagement politique et défaillances de conception et d'exécution des plans de la réformes. Les catastrophes, naturelles et anthropiques, ainsi que les considérations ethniques ont souvent renforcé les intérêts acquis et émoussé l'enthousiasme politique pour la réforme.
Une démarche partielle en matière de réforme ne constitue certainement pas un moyen opérant pour promouvoir l'activité de négociants privés. Lorsque les pays ont maintenu une présence publique importante au sein du système de commercialisation, réservant souvent les segments lucratifs du marché aux entreprises para-publiques, et laissant le reste du marché aux négociants prives, cette dyarchie des activités du secteur public et privé a sapé la crédibilité du processus de réforme, découragé l'entrée de négociants privés et entravé les investissements des négociants en faveur du marché.
Il convient de relever une autre répercussion grave de la coexistence du commerce public et
privé: les effets sur les économies d'échelle et les coûts de connexe de commercialisation. Les marchés africains sont souvent fragiles, et la coexistence publique-privée entrave davantage encore l'ampleur du commerce privé. Ce qui signifie que les économies d'échelle de la commercialisation ne peuvent être exploitées pour réduire la cherté de la commercialisation en Afrique. Prenons le transport de biens à titre d'exemple : le coût au kilomètre de transport des biens sur de longues distances est toujours inférieur à celui du transport sur de courtes distances. Au préalable de la libéralisation du commerce, les entreprises para-publiques assuraient les transports sur de longues distances et les entreprises privées, sur les courtes distances. Au moment de la libéralisation du commerce, les entreprises para-publiques se sont retirées et les entreprises privées ont donc repris à leur compte les transports sur de longues distances. Le coût moyen à la tonne, au kilomètre, a diminué. Avec la libéralisation, les marchés sont également devenus plus accessibles et plus intégrés, ce qui a stabilisé les prix dans les différentes régions.
La réforme du marché entraîne souvent un sentiment d'impuissance de la part des
gouvernements, mais ces derniers ont de fait de nouvelles fonctions importantes à remplir en
matière d'encadrement des réformes. Il conviendrait que les institutions chargées de cet
encadrement prennent pour point de mire non seulement le suivi de l'évolution de la réforme et
la détection des problèmes émergents, mais qu'elles se chargent également de la formulation de solutions institutionnelles en cas d'émergence, probable, de cartels de marchés regroupant quelques négociants.
Bien que les progrès de la réforme des marchés aient été lents, et parfois désordonnés, et que le nombre de réussites soit restreint, la direction empruntée par le changement est idoine. Plutôt que de changer de cap, il conviendrait que les pays d'Afrique subsaharienne poursuivent ce processus de façon intensive, conséquente et tenace. La création de conditions positives d'entrée sur le marché des chefs d'entreprises privées constitue une gageure importante pour l'élaboration de marchés compétitifs. Lorsque les conditions propices prévaudront, l'entrée sera rapide.
Raisuddin Ahmed
M. Raisuddin Ahmed est directeur de la division Marchés et Etudes structurelles de l'IFPRI