Commentaire:
Investir dans la Mise en Valeur Durable des Sols Désavantagés : Pourquoi ?
Les stratégies de développement agricole mettent d’ordinaire l’accent sur l’agriculture irriguée et les sols en sec de forte potentialité, en vue d’amplifier la production alimentaire et de stimuler la croissance économique. Cette stratégie a connu une réussite éclatante dans de nombreux pays et est à l’origine de la révolution verte. Parallèlement toutefois de vastes superficies de terrains désavantagés ont été délaissées. Leur potentiel est, dans l’ensemble, faible, en raison souvent d’une qualité pédologique médiocre et d’une pluviométrie faible et incertaine, mais également parce que, délaissés, ils possèdent une infrastructure et un accès au marché restreints.
En dépit de l’exode rural, la croissance démographique progresse dans de nombreuses régions défavorisées, alors que les rendements agricoles progressent peu ou pas du tout. Le résultat ? Une aggravation de la pauvreté, l’insécurité alimentaire et la dégradation généralisée des ressources naturelles (notamment l’épuisement de la fertilité des sols, l’érosion, le déboisement et la régression de la biodiversité). Près de 500 millions d’habitants vivent sur des terres désavantagées, principalement en Asie et en Afrique subsaharienne et ce chiffre englobe plus d’un tiers des pauvres ruraux. Si ces schémas actuels perdurent, d’ici 2020, selon les prévisions, plus de 800 millions de personnes vivront sur des sols désavantagés.
Il est de plus en clair, pour les seuls motifs de pauvreté et de détérioration environnementale, il conviendra d’accorder une attention accrue aux sols désavantagés lors de la mise au point des priorités décisionnelles et des investissements publics. D’ores et déjà, certains pouvoirs publics et bailleurs de fonds octroient davantage de ressources aux secours d’urgence qu’à la mise en valeur des sols désavantagés. Ce qui mène à deux questions décisionnelles importantes : premièrement, quel degré d’investissement serait justifiable en ce qui concerne les sols désavantagés, y compris les dépenses de recherche agricole ? Deuxièmement, comment conviendrait-il de répartir les ressources afin de promouvoir un développement avantageux pour les pauvres et durables pour l’environnement ?
En ce qui concerne les sols désavantagés, le montant des investissements justifiable est tributaire des rendements obtenus dans le domaine de la croissance de la productivité, de la réduction de la pauvreté et de l’endiguement de la dégradation environnementale. Classiquement, la progression de la productivité est meilleure sur les sols irrigués et en sec à forte potentialité, ainsi les déperditions d’efficience associées aux investissements dans les sols désavantagés doivent être contrebalancées par des avantages suffisants en matière de réduction de la pauvreté et de protection de l’environnement. Mais cette optique est remis en question par la présence croissante de taux de croissance de la productivité en stagnation dans de nombreuses régions de la révolution verte, et par des indices émergents prouvant que des investissements adéquats peuvent relever la productivité bien au-dessus des niveaux présumés jusque-là pour certains types de sols désavantagés. Par exemple, selon la recherche de l’IFPRI en Inde, des investissements supplémentaires en faveur de nombreuses régions en sec, à faible potentiel, pourraient constituer une stratégie positive de bout en bout, menant à une meilleure croissance agricole et à une réduction plus marquée de la pauvreté rurale. De fait, en raison des investissements importants déjà effectués, en Inde, dans les régions irriguées et en sec de forte potentialité, les résultats marginaux de certains investissements en faveur de régions défavorisées (notamment les routes, l’irrigation, l’éducation et la recherche agricole) se révèlent plus intéressants aujourd’hui. Une recherche quantitative analogue est nécessaire dans d’autres pays afin de trancher le débat sur les priorités d’investissement en faveur des sols désavantagés.
De nombreuses tentatives de mise en valeur de terrains désavantagés (par exemple les projets de développement rural intégré) n’ont pas connu un grand succès, notamment certaines recherches entreprises par les centres CGIAR. Pour réussir, des investissements plus importants dans ce domaine devront se fonder sur de nouveaux paradigmes de développement durable. Dans certaines régions, le développement agricole pourrait ne pas constituer une option viable du point de vue économique, et il conviendrait de chercher des solutions par le biais du développement de l’économie non agricole et d’un exode rural accéléré. Dans d’autres régions, l’intensification agricole constituera l’élément clef de la stratégie de développement, mais en raison de la médiocrité de l’infrastructure, d’un potentiel de rendement faible à moyen et de risques climatiques élevés, cette stratégie devra différer de la démarche de la révolution verte. Il convient que les chercheurs et les exploitants agricoles adoptent une démarche d’ensemble en matière d’amélioration des systèmes agricoles et de gestion foncière : la gestion des sols et de l’eau, la production et le recyclage de phyto-nutriments et l’exploitation de créneaux favorables dans contexte de production de cultures lucratives et d’arbres en seront des éléments particulièrement importants. Parallèlement à une recherche améliorée, il conviendra d’assurer une augmentation des investissements dans l’infrastructure rurale, la santé, l’éducation, ainsi qu’un renforcement institutionnel (par exemple l’octroi des droits de propriété des ressources naturelles à leurs utilisateurs et des institutions locales efficientes chargées d’organiser et de gérer les biens et les actions collectives). Un environnement décisionnel propice, qui comprend des options utiles de gestion des risques pour contrebalancer les risques climatiques importants (par exemple la sécheresse) et des mesures qui aident les habitants des zones désavantagées à accéder aux marchés libéralisés, et se joindre à la concurrence, sont également essentiels.
La mise en valeur effective de terrains désavantagés exigera de solides partenariats entre les chercheurs agricoles et les autres agents du changement, notamment les organisations locales, les décideurs nationaux et les bailleurs de fonds. Elle demandera des innovations et du temps, pour soupeser et évaluer les nouvelles démarches au fur et à mesure de leur mise au point.
Peter Hazell
Peter Hazell est directeur de la division Environnement et Technologie de la production à L’ifpri.